07 mars 2008
Madame Bovary (G. Flaubert)
Un petit extrait d'un classique que je ne me lasse pas de relire.
La mort de Madame Bovary
La chambre, quand ils entrèrent, était toute pleine d'une solennité lugubre. Il y avait sur la table à ouvrage, recouverte d'une serviette blanche, cinq ou six petites boules de coton dans un plat d'argent, près d'un gros crucifix, entre deux chandeliers qui brûlaient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrit démesurément les paupières ; et ses pauvres mains se traînaient sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir déjà se recouvrir du suaire. Pâle comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d'elle, au pied du lit, tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses.
Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voir tout à coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.
Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné. Ensuite, il récita le Misereatur et l'Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile et commença les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.
Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d'huile, et revint s'asseoir près de la moribonde pour lui dire qu'elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ et s'abandonner à la miséricorde divine.
En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge bénit, symbole des gloires célestes dont elle allait tout à l'heure être environnée. Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombé à terre.
Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l'eut guérie.
Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation ; il expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.
- Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.
En effet, elle regarda tout autour d'elle, lentement, comme quelqu'un qui se réveille d'un songe ; puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu'au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s'éteignent, à la croire déjà morte, sans l'effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux comme si l'âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s'agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s'était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l'appartement. Charles était de l'autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son coeur, comme au contrecoup d'une ruine qui tombe. A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d'un bâton ; et une voix s'éleva, une voix rauque, qui chantait :
Souvent la chaleur d'un beau jour fait rêver fillette à l'amour.
Emma se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment Les épis que la faux moissonne Ma Nanette va s'inclinant Vers le sillon qui nous les donne.
- L'Aveugle ! s'écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.
Il souffla bien fort ce jour-là Et le jupon court s'envola
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus.
02 février 2008
La douce empoisonneuse (A. Paasilinna)
Résumé
Une maisonnette rouge flanquée d’un petit sauna en bois gris, non loin d’Helsinki. Linnea, la douce veuve du colonel Ravaska, mène une existence paisible à soigner ses violettes et son chat. Pourtant chaque mois, le jour où elle touche sa pension, un trio maudit, conduit par son neveu, s’invite sous son toit pour la détrousser. Lorsque ses visiteurs ne se contentent plus de sa maigre retraite et exigent un testament à leur avantage, c’en est trop. Elle est résolue à en finir. Comprenez : à se suicider. Mais, surprise, concocter un poison mortel se révèle une activité beaucoup plus passionnante que tricoter. Et les noirs desseins de Linnea, par une suite précipitée d’évènements cocasses, se retournent en sa faveur, tandis que ses ennemis…
Avis
Une vieille dame très digne et tranquille, candidate au suicide... Il suffit de lire la quatrième de couverture pour se laisser tenter. Très drôle, très bien écrit (ou plutôt traduit, je ne lis pas encore le finnois). Une lecture agréable et rapide qui laisse le sourire aux lèvres et donne envie de lire du Paasilinna, apparemment génie du comique de situation - ce qui ne surprend pas. Une réserve à émettre cependant : tout le monde n'apprécie pas son humour, un peu noir et un peu grinçant...
01 février 2008
Berceuse Assassine (Tome_Meyer)
1 – Le cœur de Telenko
2 – Les jambes de Martha
3 – La mémoire de Dillon
La Berceuse Assassine c’est d’abord l’histoire de Joe Telenko, chauffeur de taxi new-yorkais, un brin de tachycardie, qui hait sa femme parce qu’elle est devenu hargneuse et dépendante depuis qu’il l’a rendue paraplégique à la suite d’un accident de voiture.
Puis c’est l’histoire de Martha, en fauteuil roulant, qui ne marche pas parce qu’elle ne le veut pas vraiment, qui hait son mari, responsable de ses malheurs et qui reste victime de sa rancœur.
C’est l’histoire de ces deux âmes qui cherchent à tuer l’autre pour se libérer, qui ne se séparent pas parce que chacun rêve de voir crever l’Autre…
Et pour clôturer ce triptyque glauque, c’est l’histoire de Dillon, un indien Navajo dont la vie a basculé lorsqu’un couple de blancs a renversé sa petite fille Hope dans un accident de voiture, restant pourtant impunis…
Au fil des tomes, ces trois vies s’entremêlent dans une danse macabre, au rythme d’un cœur, d’un tour de roue, d’une berceuse, chacun exposant les raisons qui poussent un être à l’assassinat, chacun expliquant son calvaire et sa décision… que le lecteur se surprend à légitimer à chaque tome.
Du point de vue esthétique, rien à dire sinon son admiration. Meyer – le dessinateur – a su rendre à la perfection l’atmosphère pesante et sordide de cette histoire. Il joue sur les couleurs, ocres, sombres, comme pour souligner la noirceur que ces âmes charrient, au milieu de cette jungle urbaine. Pour finir sur une explosion de couleurs à la dernière planche.
Le scénariste de génie n’est nul autre que Tome, que l’on connaît aussi - dans un style tout à fait différent - pour les aventures du Petit Spirou, mais qui là revient plutôt du côté de Soda, dans ses albums plus sombres.
En résumé, un triptyque magnifique. A ne pas rater.
(couverture de l'édition intégrale, que je trouve assez symbolique)
24 janvier 2008
Là où vont nos pères (Shaun Tan)
A l'occasion du festival d'Angoulême, je dépoussière ce blog pour présenter quelques BD qui m'ont laissé un souvenir impérissable et que je n'ai de cesse de recommander à tous ceux que la bande dessinée intéresse, au-delà du bon vieux Spirou et autres Astérix...
Là où vont nos pères n'est pas une bande dessinée ordinaire, ce n'est même pas, à mon sens, un roman graphique (car existe-t-il un roman sans paroles ?) ; c'est une oeuvre silencieuse qui raconte cette histoire que l'on a tous entendus un jour et qui est, comme nous le montre Shaun Tan, atemporelle : l'histoire de ces hommes et femmes qui quittent leur vie pour partir en rêvant d'ailleurs mais surtout de mieux.
Ces thèmes de l'immigration, de l'étrangeté d'un monde nouveau et de sa découverte, sont traités avec un onirisme et une douceur transmis par les tons sépias et le graphisme particulier du dessin ; la composition même des planches étonne, tantôt pleines pages époustouflantes, tantôt petites cases multipliées comme autant de carreaux d'une fenêtre ouverte sur ce nouveau monde.
Au fil de la lecture, on devine ce qui est tu : la solitude, le barrage de la langue, l'adaptation difficile... Dans ce monde imaginaire, universel, on se surprend à apprécier le silence qui nous entoure, on ressent plus qu'on ne lit. Alors, s'il faut peut-être faire un effort pour se plonger dans cet épais volume afin de le savourer à sa juste valeur, on ne le regrettera certainement pas.
30 juillet 2007
La vierge en bleu (T. Chevalier)
Résumé :
Récemment arrivée des Etats-Unis avec son mari, Ella Turner a du mal à trouver sa place dans cette bourgade de province du sud-ouest de la France. S’y sentant seule et indésirable, elle entreprend des recherches sur ses ancêtres protestants qui eurent à fuir les persécutions. Elle est alors loin d’imaginer que cette quête va bouleverser sa vie. Quatre siècles plus tôt, en pleine guerre de religion, Isabelle du Moulin, surnommée " La Rousse " en raison de sa flamboyante chevelure, risque un procès en sorcellerie pour le culte qu’elle voue à la Vierge Marie. Cependant, l’enfant qu’elle porte ne lui laisse d’autre choix que d’entrer dans l’intolérante famille des Tournier qui a embrassé la Réforme. Séparées par des générations mais unies par un mystérieux héritage, Ella et Isabelle vont renouer les fils du temps à deux voix. Avis : L’intrigue est passionnante, bien menée et sans la prétention et l’érudition que l’on pouvait craindre de la part d’un écrivain américain qui s’est documenté sur l’histoire de France (comme certains...), elle nous emmène faire un voyage merveilleux entre Sud de la France et Suisse, entre notre monde contemporain et le seizième siècle d'une campagne française. Le dénouement, cependant, à la limite du surnaturel, ne m'a pas semblé à la hauteur du roman. Extraits : Je contemplais le ciel, d’un bleu délavé par un soleil de fin septembre. Le Tarn était encore d’une douce tiédeur. J’étais allongée sur le dos, mes bras se mouvaient sur les côtés, ma poitrine était plate, mes cheveux flottaient au gré de la rivière, telles des feuilles autour de mon visage. Je baissai les yeux, mon ventre commençait tout juste à s’arrondir au-dessus de l’eau. J’enserrai ce renflement entre mes paumes. ***** Isabelle s’agenouille à la croisée des chemins. Elle a trois options : elle peut aller de l’avant, elle peut revenir en arrière, elle peut rester là où elle est. - Aidez-moi, Sainte Mère, aidez-moi, prie-t-elle. Guidez mon choix. Une lumière bleue l’enveloppe, lui accordant un bref réconfort. [...] Jacob parvient à la croisée des chemins, il trouve sa mère à genoux, nimbée de bleu. Elle ne le voit pas. Il la contemple un moment, ses yeux se moirent de bleu. Alors il regarde autour de lui et s’engage sur la route menant vers l’ouest.






