Caramel au beurre salé

Pas de beurre dans mes livres, mais des marque-pages en pagaille pour retrouver mes perles...

26 février 2007

Cyrano de Bergerac (extraits I)

On pourrait tout citer dans Cyrano, la célèbre tirade du nez dont chacun connaît au moins un morceau, les bravades de Christian, la magnifique scène finale... J'en publierai sûrement d'autres, mais pour le moment, c'est cette scène-là que je veux vous faire découvrir ou redécouvrir, la scène où se magnifie la personnalité indépendante de Cyrano, et ce formidable vers final...

Acte II scène 8

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre use par la marche ? Une peau
Qui plus vite, a l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? . . .
Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de sene par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Etre terrorise par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse 'Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du "Mercure François" ?'
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais . . . chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plait, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, --ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin a toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être oblige d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Posté par Crokme à 12:36 - Théâtre - Pièces - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


20 février 2007

Andromaque (Jean Racine)

Andromaque est la première grande tragédie de Racine. Jouée pour la première fois le 17 novembre 1667, elle connut un énorme succès qui ne se démentit pas au fil des siècles.

L’histoire, déjà traitée de nombreuses fois, notamment par Euripide, est celle d’une chaîne amoureuse à sens unique. Après la guerre de Troie, Andromaque, femme du défunt Hector tué par Achille, devient esclave de Pyrrhus, le fils de ce dernier. Pyrrhus doit épouser Hermione, princesse de Sparte, mais tombe amoureux de la veuve éplorée. D’un autre côté, Oreste, ambassadeur des Grecs venu demander à Pyrrhus de tuer Astyanax (le fils d’Andromaque et d’Hector) de peur qu’il ne veuille un jour venger son père, est amoureux d’Hermione. Il y a donc Oreste qui aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector qui est mort...

Acte I

Oreste, ambassadeur des Grecs, parvenu chez Pyrrhus, y retrouve son ami Pylade. Amoureux d'Hermione, il vient au nom de la Grèce pour venir exiger de Pyrrhus qu'il mette à mort Astyanax, de crainte que le fils d'Hector ne veuille un jour venger Troie. Pyrrhus s'y refuse dans un premier temps. Puis il parle à Andromaque ; comme elle se refuse à lui une fois de plus, il menace de livrer Astyanax aux Grecs.

Captive, toujours triste, importune à moi-même,
Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ? (
Andromaque)

Le fils me répondra des mépris de la mère (Pyrrhus)

Acte II

Oreste parle à Hermione. Elle se montre prête à partir avec lui si Pyrrhus le veut bien.

Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
Après tant de bontés, dont il perd la mémoire,
Lui, qui me fut si cher, et qui m'a pu trahir,
Ah ! je l'ai trop aimé pour ne le point haïr !
(Hermione)

Or Pyrrhus, qui jusque-là la dédaignait, annonce à Oreste qu'il a décidé de lui abandonner Astyanax.

Acte III

Oreste est furieux de perdre définitivement Hermione. Andromaque implore Hermione et Pyrrhus en faveur son fils. Pyrrhus est prêt à changer d'avis si elle accepte de l'épouser ; Andromaque hésite.

Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle,
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants ;
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert, échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue.
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin, voilà l'époux que tu me veux donner.
(Andromaque)

Acte IV

Andromaque est résolue à épouser Pyrrhus pour sauver son fils et à se donner la mort sitôt après par fidélité envers Hector. Hermione demande à Oreste de la venger des revirements de Pyrrhus en le tuant.

Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné ?
Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
Demande une victime, à moi seule adressée ? (
Hermione)

Acte V

Hermione regrette d'avoir exigé la mort de Pyrrhus, qu'elle aime (monologue d'Hermione). Survient Oreste : il vient d'accomplir la mission dont elle l'a chargé. Hermione le récompense par des injures :

Ah ! Fallait-il en croire une amante insensée ?
Ne devais-tu pas lire au fond de mes pensées ?
Et ne voyais-tu pas dans mes emportements
Que mon coeur démentait ma bouche à tous moments ? (
Hermione)

Oreste est pris de folie, frappé par la malédiction des horribles Erynies.

Hé bien, filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? (
Oreste)

Après avoir repoussé Oreste, Hermione se donne la mort.

Posté par Crokme à 11:45 - Théâtre - Pièces - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 février 2007

Monologue d'Hermione (Andromaque)

Andromaque est l'une de mes pièces raciniennes préférées. Je ne sais lesquels des états d'âme du personnage éponyme et de ceux d'Hermione sont les plus intéressants et les plus dramatiques. Une chose est sûre : cette pièce est magnifique et je ne me lasse pas de la lire.

Voici un extrait, le monologue d'Hermione au moment où elle vient de condamner Pyrrhus - l'homme qu'elle aime sans retour - à la mort.

Acte V, scène 1.

Hermione.

Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?

Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?

Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.

Ah ! ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ?

Le cruel ! de quel oeil il m’a congédiée :

Sans pitié, sans douleur au moins étudiée !

L’ai-je vu s’attendrir, se troubler un moment ?

En ai-je pu tirer un seul gémissement ?

Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,

Semblait-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?

Et je le plains encore ! Et, pour comble d’ennui,

Mon coeur, mon lâche coeur s’intéresse pour lui !

Je tremble au seul penser du coup qui le menace !

Et, prête à me venger, je lui fais déjà grâce !

Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :

Qu’il périsse ! aussi bien il ne vit plus pour nous.

Le perfide triomphe et se rit de ma rage :

Il pense voir en pleurs dissiper cet orage :

Il croit que, toujours faible, et d’un coeur incertain,

Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.

Il juge encor de moi par mes bontés passées.

Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas

Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.

Il me laisse, l’ingrat, cet embarras funeste.

Non, non, encore un coup, laissons agir Oreste.

Qu’il meure, puisque enfin il a dû le prévoir,

Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir...

À le vouloir ? Eh quoi ! c’est donc moi qui l’ordonne ?

Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?

Ce prince, dont mon coeur se faisait autrefois

Avec tant de plaisir redire les exploits,

À qui même en secret je m’étais destinée

Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée ;

Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,

Que pour venir si loin préparer son trépas,

L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire...

Posté par Crokme à 15:14 - Théâtre - Pièces - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1